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Appel à communication

Les soixante ans de l’université de Rouen nous donnent l’opportunité de nous pencher sur l’histoire de chercheurs ayant participé à son rayonnement.

Profitant de ce dynamisme réflexif, l’unité de recherche Dynamiques du Langage in Situ (7474 DYLIS) organise un colloque en hommage à Bernard Gardin, dont les travaux ont marqué la sociolinguistique et l’analyse du discours. Ses recherches, attentives aux interactions sociales et aux conditions concrètes de production du langage, ont ouvert des perspectives originales sur les liens entre discours, travail et pouvoir. Ce colloque se propose de revisiter cet héritage en invitant les participant·e·s à explorer la néologie, les mouvements du sens dans les discours professionnels et politiques, ainsi que les dimensions polyphoniques et dialogiques du langage.

Nous souhaitons également interroger les prolongements contemporains de sa pensée : sociolinguistique critique, analyse des inégalités sociales, sociodidactique et réflexion éthique sur les corpus langagiers. Les contributions pourront porter sur des enquêtes de terrain, des analyses théoriques ou méthodologiques, et des réflexions sur l’articulation entre engagement politique et production de savoirs. Ce colloque entend créer un espace de dialogue et de confrontation d’idées, où les travaux s’inscrivant dans l’esprit de Bernard Gardin permettront de penser les enjeux actuels du langage, de la société et du travail.

En croisant héritage et questionnements contemporains, nous espérons susciter des échanges féconds pour la recherche actuelle et à venir.

Qui fut Bernard Gardin ?

Bernard Gardin naît le 20 octobre 1940, à Saint-Denis-le-Ferment (27), dans une famille de cultivateurs. Ayant signé un engagement de dix ans, il obtient une licence, une maîtrise – qu’il consacre à L’Esprit des Lois, de Montesquieu – et le CAPES. Il passe trois ans comme coopérant au Maroc. Nommé au lycée d’Épinay, il y rencontre les futurs linguistes Claudine Normand et Louis Guespin.

Élève de Louis Guilbert, il se frotte tôt à la néologie et soutient, en 1973,  sa thèse sur le discours syndical et le discours patronal. Il est recruté en 1971 comme assistant à l’Université de Rouen, où il collabore avec Louis Guespin et Jean-Baptiste Marcellesi. Le petit groupe qu’ils animent va donner naissance à une école française de sociolinguistique nettement matérialiste auquel la publication de l’Introduction à la sociolinguistique, par Marcellesi et Gardin (1974) conférera une forte visibilité. Dans l’ouvrage, Bernard Gardin popularise Volochoniv dont les thèses sont âprement discutées parmi les linguistes, notamment au sein du Centre de recherches et d’études marxistes, et William Labov, mieux accueilli.

Analyste du discours ouvrier, fidèle à son milieu comme à ses engagements politiques et syndicaux, Bernard Gardin trouvera son terrain de prédilection au sein du réseau Langage et travail. Sa thèse d’État, qu’il soutient en 1988(a), Langage et travail : études sociologiques de discours ouvriers en entreprise, reflète l’importance de ce thème dans ses réflexions.

Son souci de donner la parole aux sans-voix du monde productif fait écho aux représentations véhiculées aujourd’hui dans des discours dominants qui occultent les travailleurs manuels et ceux des activités de service. Ce colloque a pour objectif d’évaluer l’importance du travail légué par Bernard Gardin et d’en questionner l’actualité. Il offrira également l’occasion de saluer la mémoire de l’homme.

1. Néologie et faits discursifs

Bernard Gardin admirait la thèse de son directeur, Louis Guilbert, La formation du vocabulaire de l’aviation (1965), qu’il citait fréquemment. Tous deux partageaient un intérêt commun pour les vocabulaires professionnels et la néologie. Guilbert retraçait la genèse des lexiques liés au développement de l’aviation, période marquée par des tensions entre visions du monde et conceptions linguistiques pour nommer des réalités nouvelles.

Ce que retient surtout Bernard Gardin de ces travaux c’est qu’ils « n’ignoraient pas cette intimité du langage et du travail » (Gardin,1999 : 199). L’émergence lexicale inclut un travail souterrain allant des premières formulations à la dénomination stabilisée. Toutefois, selon Bernard Gardin, « il reste que ce sont les résultats langagiers qui sont étudiés, le travail réel restant le cadre de cette production et ne subsistant plus dans les produits langagiers que comme vestige » (Gardin, 1999 : 199)C’est précisément ce hors-champ qu’il entreprendra d’explorer.

De son goût précoce pour la néologie, Bernard Gardin conservera une sensibilité pour les hommes de l’art – ouvriers, ingénieurs ou inventeurs –, qui sont aussi des locuteurs qui déplacent les signes et en forgent. L’étude des mouvements discursifs le conduit à s’intéresser aux reformulations, aux relations entre mots et énoncés, aux événements de parole, marqués par l’inattendu ou l’écart à la norme.

Dans un article collectif, il souligne ce caractère difficilement saisissable de la néologie et les « intermittences du sentiment néologique » (Gardin et al., 1974 : 45). L’irruption dans un écrit d’une forme non attestée auparavant ne dit que peu de choses sur la réalité de son emploi à l’oral. Et le stock lexical qui sert de référence aux individus pour juger de la nouveauté varie à l’infini. Ainsi la néologie devient centrale dans l’étude des emprunts linguistiques.

Par la suite, Bernard Gardin porte un regard critique sur la « conception lexicaliste de la néologie » (Gardin et al., 1974 : 68) dominante dans les politiques linguistiques et le sens commun. Et il met en contraste les créations issues d’un travail de pensée avec celles du monde marchand, dans lequel il faut « créer du changement au niveau du langage à défaut d'en créer ailleurs ». Bernard Gardin, qui écrit durant une période de forte mobilisation politique et intellectuelle, voit dans le discours politique un lieu privilégié pour observer les mouvements et les luttes autour du sens des mots. Pour lui, une campagne électorale consiste notamment en l'établissement d'un dictionnaire puisqu’il s’agit pour chaque formation « d’imposer ses propres signifiés aux signifiants qui font partie du vocabulaire politique commun : liberté, égalité, démocratie, justice » (Gardin et al., 1974 : 71).

À l’aide des outils de son époque, il étudie le foisonnement lexical lié à la nécessité de nommer des réalités nouvelles. Pris dans les débats du temps, notamment avec le sociologue Henri-Pierre Jeudy (1973), Bernard Gardin, opposé au fatalisme, met en lumière l’existence d’un « dictionnaire » dominant et d’un « contre-dictionnaire » regroupant les significations minoritaires. Pour lui, l’affrontement autour des vocables importe et il y voit l’une des sources du mouvement de la langue ; il définit le changement linguistique comme « ce qui traduit et pratique un changement social » (Gardin, 1974 : 73).

Cette approche attentive au contexte social, aux acteurs·trices et aux conditions matérielles du discours constitue une contribution originale à la sociolinguistique. Notre colloque sera l’occasion de revisiter ses travaux et de mettre en lumière leur intérêt pour le temps présent.

2. Analyse de discours sociolinguistique

Dans les années 1970, Bernard Gardin devient une figure majeure de « l’école de Rouen d’analyse de discours » (formule de Louis Guespin) en dialogue avec la sociolinguistique développée par Jean-Baptiste Marcellesi. Dans l’introduction à sa thèse d’État, Langage et travail : études sociolinguistiques de discours ouvriers en entreprise, soutenue en 1988(a) à Rouen, il explicite ces filiations qu’il relie parfois dans le syntagme « analyse de discours sociolinguistique » (Gardin, 2005 : 10).

Le point de départ se résume ainsi : « la problématique de l’interaction permettait de sortir radicalement d’une conception instrumentale du langage dans laquelle les discours ne font que refléter des places acquises en dehors des pratiques linguistiques » (Gardin, 2005 : 35).

En renouvelant l’étude du discours rapporté, il le détache de l’approche strictement grammaticale du « style ». Rapporter un discours revient à négocier du sens et gérer des conflits sociaux, révélant des rapports hiérarchiques et des relations à l’autorité. Guidé par une intuition des faits discursifs, il s’intéresse avant tout aux processus de production du discours, notamment dans l’étude de tracts de grève et de groupes d’expression directe.

La découverte de la praxématique, développée par Robert Lafont (1978), renforce sa conception du langage comme processus dialectique traversé de forces contraires. Ces forces contraires, si l’on envisage le discours dans sa polyphonie, peuvent aussi se lire dans les traces de rencontre avec l’autre : ratés, failles, lapsus, figements, béances laissées par les refoulements. Il faut à cet égard évoquer l’article de 1988 « Le dire difficile et le devoir dire » (Gardin, 1988b : 1), où Bernard Gardin écrit : « dialogisme et polyphonie s’intéressent aux “ennemis de l’intérieur”, car il y a toujours de l’autre dans le même, le ver est toujours dans le fruit » (Gardin, 1988b : 47). Le colloque explorera les dimensions de l’altérité, toujours présente au cœur du discours, lequel tend à homogénéiser la polyphonie et à réguler les contradictions.

3. Épistémologie et éthique des interactions : les corpus langagiers dans le monde du travail

L’œuvre de Bernard Gardin articule étroitement engagements scientifiques et politiques. Son appartenance au parti communiste et à ses cercles de réflexion influencent ses objets d’étude et facilitent une proximité avec ses terrains d’enquête.

Le passage de l’analyse de discours politiques et syndicaux à l’enquête de terrain lui permet en effet de pratiquer une recherche au plus près des travailleurs et travailleuses, avec des implications pour la recherche en sociolinguistique. Par les cadences et souffrances qu’elle impose, l’usine constitue un terrain particulier où l’étude d’énoncés décontextualisés devient impossible (Boutet, Gardin et Lacoste, 1995).

Prendre en compte les dispositifs complexes structurant l’activité professionnelle relève à la fois d’un choix théorique et éthique. Théorique, car les paroles ouvrières ne peuvent être comprises indépendamment des contraintes du travail. Éthique, car ignorer les conditions de production reviendrait à reconduire les hiérarchies discursives existantes.

Ce colloque souhaite ainsi valoriser des recherches s’inscrivant dans cet héritage : travaux articulant engagement et recherche, intersections entre militance et production scientifique, et réflexions sur les éthiques du travail collectif.

4. Prolongements contemporains de l’œuvre de Gardin : sociolinguistique critique et sociodidactique

La pensée de Bernard Gardin se caractérise comme on l’a vu par le refus de dissocier l'étude des formes linguistiques de celle des conditions sociales de leur production. L’auteur conçoit le langage comme une activité sociale inscrite dans des rapports de pouvoir, ce qui fait de lui un pionnier de la sociolinguistique critique (Boutet, 2017), et ses travaux offrent encore aujourd’hui des outils pour analyser les dimensions langagières des inégalités sociales.

Bernard Gardin analyse notamment les discours institutionnels et militants en mettant au jour les stratégies énonciatives par lesquelles chaque camp construit sa légitimité et disqualifie l'adversaire (Gardin, 1976a). La notion de « locuteur collectif », élaborée avec Jean-Baptiste Marcellesi (Marcellesi et Gardin, 1974), demeure opératoire pour saisir comment des groupes hétérogènes parviennent à produire une parole commune (Orkibi, 2015). Le contexte du monde du travail, parce que structuré par des rapports de force et des inégalités sociales institutionnalisées, est également un de ses terrains de recherche de prédilection. Il y décèle le pouvoir du langage dans les différentes tâches, négociations et gestion, mettant ainsi en lumière ce qu’il appelle « la part langagière du travail » (Boutet, 2007 : 560).

Dans ses recherches, Bernard Gardin avait à cœur de mettre en évidence les inégalités sociales produites, diffusées et légitimées par le discours.

Dans son article Pour un enseignement du français aux travailleurs immigrés (Gardin, 1976b), Bernard Gardin pose les jalons d’une réflexion actuelle : il ne s’agit pas seulement de transmettre des compétences linguistiques, mais de comprendre comment le français s’insère dans la vie sociale des travailleurs immigrés. Il préfigure une sociodidactique attentive aux contextes, aux publics et aux finalités sociales de l’enseignement du français. L’approche de Bernard Gardin résonne dans les débats contemporains sur la didactique des langues en contexte migratoire, débats marqués par la tension entre les besoins langagiers des travailleurs immigrés et la formation linguistique exigée dans les parcours migratoires.

Dans un contexte d’institutionnalisation progressive du secteur de l’enseignement du français  aux migrants, son approche sociodidactique invite à interroger de manière critique les cadres, prescriptions et finalités de l’enseignement linguistique destiné à ces publics.

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Synthèse des axes thématiques

Les propositions de communication pourront s’inscrire, dans l’un ou plusieurs des axes suivants :

Axe 1 — Néologie et faits discursifs 

Cet axe interroge les processus de création lexicale en lien avec les pratiques sociales et professionnelles. Les contributions pourront notamment explorer :

 

Axe 2 — Analyse de discours sociolinguistique

Cet axe vise à prolonger les approches articulant analyse du discours et sociolinguistique. Les propositions pourront porter sur :

 

Axe 3 — Épistémologie et éthique des interactions : les corpus langagiers dans le monde du travail

Cet axe invite à réfléchir aux conditions théoriques, méthodologiques et éthiques de la recherche en contexte de travail. Seront particulièrement bienvenues les contributions abordant :

 

Axe 4 — Prolongements contemporains de l’œuvre de Gardin : sociolinguistique critique et sociodidactique

Cet axe propose d’examiner les prolongements contemporains de l’œuvre de Bernard Gardin. Les communications pourront interroger :

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Bibliographie

Boutet, J. (2005). « Préface », dans B. Gardin, Paroles d’ouvrières et d’ouvriers, Limoges, Lambert-Lucas, pp.9-14

Boutet, J. (2007). « La part langagière du travail : théories et analyses », Annuaire de l’EHESS, pp. 560–561, en ligne : http://journals.openedition.org/annuaire-ehess/18452.

Boutet, J. (2017). « La pensée critique dans la sociolinguistique en France », Langage et Société, n° 160–161, pp. 15–33.

Boutet, J., Gardin, B., & Lacoste, M. (1995). « Discours en situation de travail », Langages, n°117, pp. 12-31.

Gardin, B. (1974). « La néologie, aspects socio-linguistiques », Langages, n° 36, pp. 67-73.

Gardin, B. (1976a). « Discours patronal et discours syndical », Langages, n° 41, pp. 13-46.

Gardin, B. (1976b). « Pour un enseignement du français aux travailleurs immigrés », Langue française, n° 29, p. 3-16, en ligne : https://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1976_num_29_1_6097.

Gardin, B. (1988a). « Le dire difficile et le devoir dire », Documentation et recherche en linguistique allemande contemporaine – Vincennes (DRLAV), 39, pp. 1–20, en ligne : https://doi.org/10.3406/drlav.1988.1068 

Gardin, B. (1988b). « Langage et travail : études sociologiques de discours ouvriers en entreprise », Thèse d’État, Université de Rouen.

Gardin, B. (1999). « Postface », dans J. Richard-Zappella (dir.), Espaces de travail, espaces de parole, Rouen, Presses Universitaires de Rouen. pp.199-201

Gardin, B. (2005). « Introduction à la thèse d’état », dans N. Gardin et F. François (éds.), Langages et luttes sociales, textes de Bernard Gardin, Limoges, Lambert Lucas, pp.25-68

Gardin, B., Lefèvre G., Marcellesi, C.  & M.-F. Mortureux (1974). « A propos du ‘‘sentiment néologique’’ », Langages, n° 36, pp. 45-52.

Guilbert, L. (1965). La formation du vocabulaire de l’aviation, Paris, Larousse.

Jeudy, H.-P. (1973). « Essais sur la néologie », L’Homme et la société, n° 28, pp. 113-132.

Lafont, R. (1978). Le travail et la langue, Paris, Flammarion.

Marcellesi, J.-B., & Gardin, B. (1974). Introduction à la sociolinguistique : la linguistique sociale, Paris, Larousse.

Orkibi, E. (2015). « Le(s) discours de l’action collective : contextes, dynamiques et traditions de recherche », Argumentation et Analyse du discours, n° 14, en ligne : https://doi.org/10.4000/aad.

 

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